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La Vision

 

Kabire Fidaali est docteur en ethnologie et cinéaste : son film Lel Solma a été primé par le musée de l'Homme à Paris.  C'est au Burkina Faso qu'il fait le travail de recherche devant déboucher sur sa thèse de doctorat. Pour cela, il entre en contact avec Barkié, voyant-guérisseur à Ouagadougou. Barkié prétend détenir une véritable connaissance qu'il nomme le Bangré, et il accepte finalement de la révéler au chercheur. Voici ce que dit Kabire :

– Je m'attendais à découvrir quelque chose d'original et je m'étais intellectuellement préparé à rencontrer des faits étranges, mais très vite j'ai été dépassé par les événements. Les bouleversements ont succédés aux bouleversements et j'ai abouti dans un monde où tout devenait de plus en plus impalpable, jusqu'au jour où j'ai réalisé que le but de Barkié n'était pas de me montrer le Bangré, comme je l'avais cru, mais de m'amener à l'expérimenter par moi-même car il n'avait pas le choix : le Bangré n'est pas la simple somme de l'expérience d'un guérisseur mais constitue une véritable essence qui concerne les facultés humaines.[1]

Kabire, donc, reçoit une sorte d'enseignement du Bangré en partie à travers ce que lui dit Barkié, mais surtout à travers ce qu'il voit, vit, expérimente, sous la guidance du guérisseur. Ainsi, pendant environ deux ans, Kabire assiste à de spectaculaires guérisons, participe à des rites et en pratique par lui-même sur les indications de Barkié – et il se transforme, il évolue. Le jeune scientifique épris de sciences exactes découvre un autre ordre de réalité et d'autres moyens d'action sur le monde que les seuls moyens matériels. Barkié insiste beaucoup pour qu'il sépare en lui les deux connaissances :

  • Celle du Bangré où la « vision » est un acte de perception fondamental – c'est à dire l'acte de « voir » des « choses » que le commun des mortels ne voit pas
  • Et cette autre connaissance qui « permet de travailler le fer et de fabriquer des avions », c'est-à-dire la science occidentale.

La « vision » donnée par le Bangré est ce qui permet à Barkié de détecter les causes de la maladie de ses patients et de savoir comment agir pour les guérir. Cette vision ouvre aussi à la connaissance du passé et de l'avenir. Le voyant-guérisseur dit :

– Ce que je vois n'est pas quelque chose de compliqué qui existe dans le passé ou le futur, c'est quelque chose qui n'existe que quand je le vois. Dans le Bangré, il n'existe ni présent ni futur – quand tu vois, tu embrasses le temps. Pourtant le Bangré permet de deviner le passé et de prévoir le futur.

Paradoxalement, Barkié dit aussi :

– Le Bangré est absent des mots que prononcent les humains.

Autrement dit : le langage ne peut en aucune manière décrire ou communiquer pleinement cette connaissance-là. Faut-il s'étonner alors si le Bangré se « communique » au jeune savant par des moyens non conventionnels – et éventuellement ébranlants ?

 

Quatre rêves-visions

Un certain jour, Kabire prépare ses cours (dans le cadre de la Coopération, il enseigne à l'Institut du Cinéma de l'Université de Ouagadougou). Il est assis à sa table de travail, il y a un fond musical et il est presque vingt-trois heures. Subitement, il a l'impression de sentir une présence dans la pièce : « C'est alors », raconte-t-il, « que j'ai "vu" Barkié debout près d'un des fauteuils. Je suis resté, me semble-t-il, un long moment à le regarder, interloqué, immobile, incapable de réagir. Puis, je me souviens d'avoir fermé les yeux. C'est alors seulement que j'ai réalisé que quelque chose d'anormal était en train de se produire : car bien que mes paupières soient closes, l'image de Barkié subsistait, en impression rétinienne, presque aussi nette [...]. Je l'ai entendu parler et j'ai bien reconnu sa voix. Le timbre toutefois paraissait différent, moins chantant que celui que je lui connaissais habituellement. Il débitait ses propos en français et non en moré, sa langue maternelle. Or, en temps habituel, Barkié ne parle pas un mot de notre langue [...]. Ses premières paroles furent : « Ne te troubles pas ». »

Le Barkié de ce que Kabire appelle « rêve » parle alors longuement. Et notre ethnologue, dans un état second, note sur les papiers qu'il a devant lui et à toute vitesse tout ce qui sort de la bouche du guérisseur : des informations concernant la connaissance du Bangré, et aussi des propos sur Kabire lui-même et sur quelques personnes proches, « notamment sous la forme d'étonnantes prédictions ».[2] La voix de Barkié conclut en français :

– La connaissance que tu as va aller en augmentant, car tu sépares bien. Tu comprendras de mieux en mieux ; tu diras aux autres le Bangré, ainsi les gens sauront que la Connaissance existe.

En fait, c'est quatre de ces « rêves-visions » qui adviennent à Kabire dans un intervalle d'environ quinze jours. Il faut ajouter ici que Barkié avait quitté à ce moment-là Ouagadougou pour Abidjan où il resta pendant trois mois : c'est donc lors d'un séjour à mille kilomètres de distance du guérisseur que ces visions se sont manifestées. Par la suite, Barkié n'a jamais prétendu avoir été la cause de ces visions. Il a toutefois absolument entériné la réalité de l'enseignement énoncé par les visions :

– C'est du Bangré » a-t-il confirmé.

Cette expérience, quatre fois renouvelée, a tellement troublé Kabire qu'il a longuement hésité à en parler dans sa thèse. Car cet enseignement sur le Bangré, reçu par des voies vraiment pas « normales » – par, dit-il, « la superposition, à ce que nous nommons la réalité, d'un autre phénomène, pour moi jusqu'alors inconnu » –, s'il le rapportait, pouvait lui occasionner nombre de déboires liés à la rigidité des milieux scientifiques. Et, en tous cas, faire douter de sa santé mentale...

Mais en fait, Kabire est en excellente santé mentale et il découvre, pendant tout son cheminement dans la connaissance du Bangré, des choses que la science n'explique pas, ne reconnaît pas – et qui, pourtant, sont. Il le constate : il y a donc des voies vers la connaissance qui ne passent pas par les chemins de la science, de la logique cartésienne, du quantifiable, de la raison. Et il vérifie que cette connaissance est agissante :

  • Elle guérit – Kabire rapporte des cas de guérison tout à fait surprenants;
  • Elle perce aussi l'opacité du mur de l'avenir, puisqu'elle prédit de façon « étonnante ».

Kabire Fidaali a soutenu sa thèse et il poursuit sa quête en séparant bien, comme Barkié le lui a si souvent rappelé, les deux connaissances – la traditionnelle et la scientifique. Toutefois, il est lui-même un pont entre ces deux connaissances : il a expérimenté des ENOCs qui ouvrent l'accès à la « vision », à cette vision qui n'est ni rêve ni hallucination, mais fenêtre sur un autre plan de connaissance, révélation d'un autre ordre de la réalité.

En somme, Kabire a ainsi appris à allier les outils (matériels, conceptuels...) de l'Occident avec une Connaissance, le Bangré, connaissance acquise auprès de Barkié et aussi avec l'aide de ses propres facultés émergeant de... ses profondeurs ? D'un ailleurs ? D'une communication avec un autre plan, une autre réalité ?... Qui peut le dire – en toute certitude ?...

 

Décapage culturel

Comme je l’ai déjà dit, la croyance selon laquelle il n’y aurait qu’une seule réalité, soit la façon dont on la voit soi-même, est une illusion dangereuse. / Paul Watzlawick –  psychothérapeute, chercheur

En quelque sorte, pendant ces trois ans Kabire a été initié, dans le sens élevé du terme, au Bangré, à cette connaissance autre, et cela a ouvert en lui des canaux de perception tout à fait inhabituels – du moins inhabituels pour nous, Occidentaux qui ne reconnaissons que l'ECO comme moyen d'apprendre, de comprendre. Pour Kabire, l’ensemble de son initiation a comporté des moments durs, des doutes, des fléchissements, des difficultés, des raidissements. Ce ne fut pas facile à vivre, cette tension entre deux connaissances, la scientifique et le Bangré, cette mise en question des acquis et certitudes antérieurs.

Un de mes amis (il se dit sorcier, dans le sens noble du terme, c'est à dire homme qui connaît certains secrets et pratiques des ENOCs) appelle cela le « décapage culturel » : la nécessité de gratter la croûte de préjugés et de raideurs liée aux certitudes, aux convictions, à l'autosatisfaction et à l'ethnocentrisme pour découvrir de nouveaux pouvoirs et de nouveaux savoirs. Kabire, en tous cas, a été changé par son initiation au Bangré : cela a modifié sa vision du monde, de la réalité, de lui-même... Oui, ce genre de découverte intimement vécue fait « changer de rails » pour aller vers un itinéraire plus riche, plus plein, plus équilibré, plus altruiste, plus pacifique, plus respectueux de la Nature, de la Vie... et des autres cultures.

 

Deux Visions sublimes

Ce genre de transmutation est également arrivé à d'autres personnes à la suite de la manifestation d'ENOCs, soit dans un contexte traditionnel, soit de manière spontanée.

Claude Planson est journaliste, grand voyageur, directeur du Théâtre des Nations et codirecteur du Théâtre National de Paris. Il est aussi le mari de Mathilda Beauvoir, authentique mambo[3] du vaudou que mon épousea eu le bonheur de connaître. Mathilda est une femme belle et impressionnante, pleine de force et d'équilibre, et Erica a pu vivre auprès d'elle des expériences inoubliables.

Beaucoup de stupidités ont été dites, écrites et véhiculées sur le vaudou, et il est heureux que des témoignages comme ceux de Claude Planson viennent « remettre les pendules à l'heure ». Non : le vaudou n'est pas un culte satanique. Non : le vaudou n'est pas une pathologie morbide. Et non : le vaudou n'est pas une religion de dégénérés primitifs...

Le vaudou est la version afro-haïtienne d'une connaissance et d'un vécu rituel très universels. La science occidentale, dans son besoin de classification cloisonnée, rigide et réductrice, a séparé les conceptions et pratiques chamaniques (qu'elle a reconnu aux autochtones des Amériques, du Pacifique et de l'Eurasie) de celles issues de l'Afrique (et qui ont, du fait de l'esclavage, essaimé en différents points des côtes de l'ouest atlantique). Ce distinguo paraît tout à fait artificiel et il est du reste aujourd'hui de plus en plus controversé. Car la caractéristique commune à toutes ces pratiques est la valorisation et l'utilisation des ENOCs pour :

  • Entrer en contact avec l'Invisible (quelles que soient les caractéristiques que lui confère une culture donnée)
  • Entrer en contact avec d'autres plans de conscience et des connaissances qui ne sont pas atteignables en ECO
  • Entrer en contact avec des sources de pouvoir, non accessibles en ECO, principalement pour : guérir (physiquement et psychologiquement), « voir », comprendre, agir hors des limites de la matière, du temps et de l'espace...

L'ENOC est donc le point commun universel et c'est la raison pour laquelle j'utiliserai également, au risque d’en froisser certains, les mots chaman et chamanisme pour parler des techniques traditionnelles afro-américaines et de leurs « spécialistes » du Sacré.

Ainsi, ces ENOCs que sont le rêve, la vision, la transe (avec « voyage chamanique » ou/et « possession »), sont, dans le vaudou, dans la santéria cubaine, le candomblé ou la macumba brésiliens, des clefs incontournables – tout aussi incontournables que chez les Aborigènes d'Australie, les Indiens d'Amérique, les cultures traditionnelles d'Asie, et jusqu'à l'Europe nordique encore aujourd'hui.

Claude Planson est donc l'époux de Mathilda Beauvoir et il reçoit l'initiation vaudou[4]. Cette initiation dure sept jours dans l'obscurité moite du guevo, lieu interdit aux non-initiés et considéré en quelque sorte comme hors du temps et de l'espace ordinaires. Là, le néophyte doit maintenir son corps dans une posture spéciale, secrète et difficile à tenir[5]. Il n'y a aucun usage de drogues dans le vaudou, mais les conditions de l'initiation sont telles qu'elles favorisent l'émergence d'ENOCs, sous la forme de « grands rêves » ou de visions (comparables à celles des Amérindiens dont je vous parlerai plus loin).

Le matin, la mambo vient s'asseoir au chevet de chacun des reclus et leur demande de raconter leurs visions et rêves. Visions et rêves sont, pour les vaudouisants, une des portes d'accès à l'Invisible, inaccessible en ECO, et ils offrent un contact direct avec des esprits que le vaudou appelle Loa (que d'autres appelleraient « archétypes », ou « forces »).

 

Hogou Saint-Jean

Claude Planson raconte les visions qu'il a eues pendant son initiation. Je vous renvoie, pour les récits complets, à son livre[6]. Voici toutefois un résumé de sa première vision qui, selon ses propres dires, le « frappe comme un coup de poing », à tel point que son corps se met à trembler. Il ne dort pas, mais a les yeux fermés et il « voit ».

Il voit une forêt, d'une précision, d'une richesse de couleurs et d'une exubérance telles qu'elle lui remplit les yeux et le cœur, vraie vision d'un « paradis terrestre » exempt de toute souillure et habité d'une intense force vitale. Claude dit de cette vision qu’elle est au-dessus de tout ce que peut imaginer l'imagination la plus exaltée. Cela n'a pas l'incohérence des rêves – au contraire, il a « l'impression d'entrer, pour la première fois peut-être, dans la réalité ».

Il ouvre les yeux : l'image persiste, légèrement moins éclatante et, pour en profiter pleinement, il referme les yeux. Dans sa vision, Claude marche dans ce lieu magique et parvient à un arbre plus grand que tous les autres, allant vraiment « de la terre au ciel », et il « touche le tronc immense de l’arbre-roi produisant tous les fruits et toutes les fleurs ». Puis, il parvient à une petite habitation sur le fronton de laquelle il lit « Don Juan ».

Lorsqu'il raconte cette vision ineffable à la mambo, celle-ci sourit et hoche la tête :

– Et tu n'as pas compris ?

Non, il n'a pas compris : il a seulement éprouvé l'impression la plus exaltante de son existence. Mathilda ajoute :

– Tu as vu l'arbre et la maison du Seigneur Jean[7], il t'a fait la grâce de te montrer sa force et sa splendeur. Tu songeras désormais à lui bien souvent, car il a encore beaucoup de choses à t'apprendre. Peu à peu, tu comprendras que tout était dit dans ta vision.

 

La Grande Déesse

La deuxième vision a lieu quelque temps après et elle se manifeste de manière tout aussi brutale et inattendue que la première : une nouvelle personne est là et regarde le néophyte. Voici ce qu'il raconte :

– J'avais devant moi, présente, la Grande Déesse-Mère à qui les hommes ont donné bien des noms mais qui est toujours la même, qu'on l’appelle Vénus, Astarté, Cybèle, Isis, Artémis, Erzulie[8] ou Notre-Dame. » Et dans ce visage immense, dont les yeux le fixent, passent « tout l'amour du monde et toutes les formes possibles de l'amour : amour filial, tendresse maternelle, passion dévorante, désir sexuel, adoration; tout cela non pas alterné, mais intimement mêlé, montrant clairement qu'il s'agissait de la même chose, qu'il n'y a que des nuances entre l'amour de dieu et l'amour d'une femme, entre le plaisir érotique et la tendresse la plus pure. [...] J'avais l'impression d'avoir affaire non pas à une femme, mais à toutes les femmes et, à travers elle, à la création toute entière.

Puis, les grands yeux de l'apparition se ferment et le visage disparaît. Claude ajoute :

– À cet instant, j'aurais tout donné, y compris ma vie, pour la conserver encore un instant. Mais j'étais seul...

Claude Planson, comme probablement les initiés des rites à mystères de tous temps, a ainsi fait l'expérience d'ENOCs qui ont fait de lui un autre homme. Et cela a incliné sa vie, son action et son regard vers des voies faites d'équilibre, de respect, de tolérance, d'ouverture et d'amour pour la Vie...

Comme cela doit être dans toute expérience d'initiation traditionnelle, l’initié a été changé en profondeur. Claude a pu voir, percevoir, saisir intuitivement ce que l'intellect rationnel, en ECO, ne peut lui donner : d'autres dimensions ou/et rencontres, des expériences plus riches, plus pleines, plus signifiantes. Quels que soient les mots, les noms, que l'on peut choisir d'employer  à leurs propos – « Inconscient », « forces », « énergies », « esprits », « symboles », « archétypes » ou autres – ils ne peuvent jamais en rendre la substance et la puissance de charge émotionnelle...

 

L’initiation

Cet ENOC qu'est la vision est une des composantes de l'initiation[9] : le néophyte fait l'expérience d'un nouveau sens (comme un sixième sens), qui lui montre une autre réalité. Ses « yeux » s'ouvrent sur une autre dimension que celle du monde ordinaire. Cette vision est exaltante, formatrice et transformatrice. Elle contribue à créer un être nouveau :

  • L'initiation, c'est toujours aller du moins vers le plus
  • C'est toujours un agrandissement, une croissance, une révélation
  • C'est toujours l'accès à une compréhension du monde différente, recadrée, plus riche, plus pleine, plus exaltante, plus haute.

Être initié, c'est nécessairement être changé : les actes, les conceptions et les œuvres postérieurs à l'initiation sont philosophiquement et psychologiquement différents de ce qu'ils étaient avant. Les conséquences de ce changement ne s'imposent pas forcément comme une révélation brusque : elles s'implantent même le plus souvent progressivement, comme une compréhension qui se met en place, imbrique ses éléments, pour finir par faire un tout cohérent, plus harmonieux, un vécu qualitativement supérieur.

Pour donner une image concrète, l'initiation c'est comme la manœuvre d'un aiguillage qui fait passer le train d'une voie sur une autre. Sans l'initiation, l'homme continuerait sur la voie d'avant. Après l'initiation, il poursuit sa route sur d'autres rails, dans un paysage qu'il comprend mieux ; il contrôle également mieux sa lancée, car il peut avoir recours à des sources d'énergie, des savoirs et même des « aides » au moins métaphoriques auxquels l'initiation lui a donné un accès. Ces sources d'énergie et ces aides peuvent, selon l'interprétation qu'on leur accorde, être extérieures (esprits, par exemple), ou intérieures à l'homme (ressources profondes, Inconscient) – il y a toujours là un plus. Et c'est tout cela qui, tout naturellement, modifie la trajectoire existentielle, les valeurs, les modes d'action et d'être, les croyances, l'idée de la « mission » personnelle. Le « train » se meut alors dans un paysage qui progressivement devient de plus en plus différent de celui que traversaient les rails précédents, ceux qui ont été abandonnés à la suite de l'action sur l'aiguillage.

L'initiation peut s'opérer :

  • Dans la logique rituelle et sociale d'une culture donnée : sous la direction d'humains « qui savent »
  • Ou bien elle peut être spontanée, c'est à dire (et selon les interprétations) mise en place par le « Moi profond », ou « l'Inconscient », ou encore par « les ancêtres » ou « les esprits »... – en fait, nul ne peut dire en toute certitude qui, quoi, « lance » le processus d’une telle initiation spontanée.

Certains pensent même – et je suis enclin à partager cette opinion – que le processus initiatique est nécessaire, indispensable à l'évolution psychologique de tout être humain, qu'il est inscrit dans les structures les plus profondes, les plus essentielles, de notre psyché. Pour les cultures traditionnelles, un être humain qui n'a pas actualisé en lui ce processus de quelque manière, est incomplet. Il est fermé, limité aux plans du matériel et aux perceptions étroites de ses cinq sens. Il n'a accès qu'à la connaissance par l'intellect en ECO, ni intuitive, ni globalisatrice, ni synthétique, ni « de l'intérieur », ni émouvante, ni intensément intégrante... Un tel homme est pauvre – quelles que soient la richesse de son vocabulaire et sa science acquise. De ce point de vue, il est immature.

 

Le choix de l’axolotl

Dans des lacs mexicains il y a une créature qui porte le joli nom d'axolotl. C'est un batracien qui a pour particularité de pouvoir se reproduire au stade larvaire. Il n'a donc nul besoin d'arriver au stade adulte pour cela : en fait, nombre d'axolotl vivent, se reproduisent et meurent, sans jamais parvenir à l'état adulte – cela s'appelle la néoténie.

Le savoir humain en ECO ressemble à cela : il se féconde, produit des connaissances, sans jamais parvenir à cet état de complétude qu'est la connaissance différente mais plus totale offerte à travers les ENOCs. C'est cette autre connaissance qui rend évidente la compréhension intime de la communauté d'être de l'homme avec l'ensemble de la Nature (le visible et l'Invisible) – et qui lui fait intégrer sa place et son rôle dans la grande symphonie de la vie. La science en ECO est un des moyens majeurs pour connaître – et elle est inestimable en cela. Mais il serait certainement important d'y adjoindre la connaissance en ENOC pour que la compréhension du monde se complète et, davantage encore, se vive.

Le processus initiatique, en tant qu'étape nécessaire à la croissance psychologique, semble vraiment indissolublement lié à la nature même de l'esprit humain. Les différentes cultures du monde ont « habillé » l'initiation de diverses manières – mais l'essence même de l'initiation est identique, partout et toujours. Et partout et toujours également, l'ENOC a une partie fondamentale à jouer dans la prise de conscience d'une réalité plus vaste. Il n'est donc pas étonnant que des ENOCs à structure initiatique puissent se manifester de manière spontanée. Nous verrons plus loin que des OBE, des NDE, certains « grands rêves » selon l'optique jungienne, et des visions, vécus spontanément par des Occidentaux, ont également des caractéristiques qui sont celles de ce processus initiatique, par leur puissant effet de transformation de toute la suite du vécu.

En fait, dans une culture comme la nôtre, l'initiation n'est plus actualisé que par des ersatz (tels que la communion chrétienne qui, souvent, n'est plus qu'une fête de convention familiale et sociale, les examens, les bizutages – et il n'y a pas si longtemps : le service militaire...) n'ouvrant à aucun grandissement réel. L'homme d'Occident est donc livré à lui-même pour se développer et croître et, à moins de ressentir le besoin de s'ouvrir et de chercher, il lui reste le « choix » de l'axolotl : vivre puis mourir immature (cette option n'enclenchant évidemment pas automatiquement la malevie).

Toutefois, pour celui à qui cela ne suffit pas et lorsque la vision ou d'autres ENOCs ne lui surviennent pas spontanément comme chez certains, il lui est toujours possible de chercher délibérément comment expérimenter ces ENOCs qui peuvent ouvrir des « portes »...

 

Quêter la vision

Ouvrir les « portes », initier, entrer à travers des ENOCs en communication avec d'autres dimensions, voilà un savoir que nous avons perdu, mais que les cultures traditionnelles connaissent encore.

Des Indiens d'Amérique, par exemple, savent toujours l'importance de la vision pour devenir des êtres humains complets. C'est dans ses visions que l'Amérindien recherche la connaissance de ce qu'il est, de sa place dans le monde, de sa mission et de l'œuvre qu'il a à accomplir. Sa vision lui apprend qu'il est membre de la grande famille du vivant, enfant de la nature – la Terre-Mère – au même titre que le rocher, la plante, l'animal, le vent, les étoiles... auxquels il est apparenté. De la puberté jusqu'au grand âge, chaque fois qu'il a besoin de force, d'inspiration et de sagesse, cet Amérindien traditionnel se retire en un coin reculé, sur une terre considérée sacrée – et il y espère la vision. Il s'est préparé, il s'est purifié, il a jeûné et il est seul à présent, sans nourriture et sans eau, seul sur sa Mère-la-Terre, dans le lieu appelé la fosse de vision, et il espère la venue des esprits. Il chante les chants sacrés et il s'ouvre pour que lui vienne la vision... Et, lorsqu'elle se manifeste, la vision est, comme dans l'initiation vaudou, à la fois un ébranlement de tout l'être, une révélation, une transformation et un absolu bonheur.

 

Cerf Boiteux

Tahca Ushte, grand voyant-guérisseur Sioux-Lakota, nous raconte sa première vision : il a seize ans, il est seul pour quatre jours et quatre nuits dans la fosse de vision – et il a très peur.

– Le bain de vapeur[10] m'avait préparé à mon ascèse de voyance. Et même alors, une heure plus tard, la peau m'en cuisait toujours. Et on aurait dit que j'avais la tête vide. Peut-être était-ce bien ainsi, peut-être était-ce faire place à des intuitions nouvelles*.

Il fait nuit à présent, les ténèbres semblent couper le jeune homme du monde extérieur et de son propre corps*. Il a l'impression de sentir la présence de tous les hommes et de toutes les femmes qui, avant lui, avaient ici espéré, quêté, la vision qui leur donnerait leur identité, qui les guiderait... Voici la suite du récit de Tahca Ushte :

– Et soudain, je sentis une présence irrésistible. Là, dans mon antre étroit, à mes côtés, se tenait un grand oiseau et cet immense oiseau voltigeait autour de moi comme si le ciel lui appartenait [...]. Cette impression était si forte que j'en tremblais – je ne cessais de sentir les ailes de l'oiseau qui me frôlaient.

Peu à peu, je percevais une voix qui voulait entrer en communication avec moi. C'était le cri d'un oiseau, mais, laissez-moi vous dire, je commençais à le comprendre un peu [...]. Je fus, d'un coup, transporté dans les airs parmi les oiseaux. La colline et sa fosse de voyance se tenaient incroyablement loin au-dessus de tout. Je pouvais même baisser les yeux vers les étoiles et voir la lune proche, à ma gauche.

Une voix me disait : “Tu te sacrifies pour devenir voyant-guérisseur. Tu en seras un le moment venu. Tu enseigneras ceux qui, à leur tour, le deviendront.”

Puis le jeune homme, dans sa vision, voit son arrière-grand-père, Tahca Ushte, le vieux chef Cerf-Boîteux[11]. Il comprend alors qu'il doit prendre ce nom et il en conçoit une joie indicible. Ce jour-là, au plus profond de son être, il sent que nagi qui, pour les Sioux, est l'essence de l'être, se tient en lui :

– Je le sentais se répandre dans mon corps, m'inonder. Cela, je ne peux pas le décrire, mais j'en suis pénétré jusqu'au plus intime de mon être. J'étais sûr désormais de devenir wicasa Wakan, un voyant-guérisseur. Je me repris à sangloter, mais de joie cette fois. Je n'aurais pas pu dire combien de temps je m'étais tenu sur cette colline – une minute ou le temps d'une vie.

Puis, il sent une main sur son épaule : un chaman vient le chercher. Le medicine-man écouta son récit et lui déclara que sa vision l'avait transformé d'une façon qu'il pourrait comprendre progressivement.[12]

Tahca Ushte fut un des plus grands chamans de la Nation Sioux au XXème siècle. Il est mort en 1976 ou, plutôt, il est alors parti pour le monde des Esprits. « My father is gone to the spirit's world », nous a dit son fils et successeur, Archie Fire Lame Deer, auprès de qui, moi et mon épouse avons passé quelques-uns des plus beaux moments de notre vie : entre autres, il nous a mariés selon le rite lakota et il a « donné un nom »[13] au bébé nouveau-né d'une de nos amies... Il nous a aussi enseigné comment construire la sweat-lodge, la hutte de sudation et nous a habilités à conduire le rite, avec l'exactitude et le respect qui conviennent à cette cérémonie. Nous avons aussi vécu avec Archie des sweat-lodges de guérison et quelques expériences inoubliables d'ENOCs.

Le livre d'Archie est paru en France en 1995[14]. Je ne peux qu'en recommander la lecture à toute personne au cœur ouvert : l'« esprit » souffle dans ces pages... Archie y parle de la connaissance de la Vie et de la Nature qu'ont encore certains Amérindiens à travers les traditions, les mythes, les rites et la sagesse du Peuple Rouge. Il y raconte également ses propres quêtes de vision et quelles expériences il a faites dans ce que nous, dans le langage de l'Occident, nous appelons ENOC.

Il nous dit aussi à quel point ces expériences-là ont changé sa vie, et ont orienté sa mission au service de la Vie et la Mère-Terre. Il est parti à son tour  dans le Monde des Esprits en 2001.

 

Et aussi des Occidentaux

La vision qui se manifeste en ENOC n'est en aucune manière un rêve ou une hallucination[15]. Elle a des caractéristiques tout à fait particulières : elle vient en état d'éveil et non de sommeil, elle surprend et crée même un ébranlement – ébranlement de certitudes antérieures, éclatement de certaines limites du Moi étriqué. Et surtout, elle est chargée de sens, elle donne une signification, elle fait voir un autre ordre d'expérience que l'expérience banale, elle ouvre à la connaissance de ce que le réel n'est pas uniquement ce que nous livrent nos cinq sens concrets. La vision est réellement une fenêtre ouverte sur une dimension autre – et tous les mots que le pauvre langage discursif peut trouver ne pourraient en rendre la substance.

Ma femme, à plusieurs reprises, a eu une telle expérience, et vous devriez voir combien ses yeux brillent et comment ses mains font des arabesques dans l'air lorsqu'elle essaye de faire comprendre à autrui ce ressenti. Erica est quelqu'un à qui il est difficile de faire avaler n'importe quoi : elle a un esprit critique très solidement accroché, les pieds bien sur terre et nul ne peut en dire qu'elle est fofolle, évaporée, crédule et encore moins stupide. Et bien des gens lui envient sa force et son équilibre. Je lui passe la parole à présent :

– J'avais sept ans et je m'en souviens encore comme si c'était hier, tellement c'était vivant et réel. J'étais en colonie de vacances dans les Alpes. Lors d'une promenade dans la montagne, je me suis assise sur des pierres au bord du chemin et j'ai senti une très vive sensation de brûlure à la cuisse gauche. J'ai crié et j'ai vu un serpent qui s'éloignait à toute allure. Tout le monde s'est affolé autour de moi et puis, subitement, je me suis trouvée dans un endroit tout à fait calme, paisible et où il n'y avait plus que moi. Je ne ressentais aucune souffrance, j'étais comme détachée. Le paysage était le même, sauf que tout était blanc, comme imprégné de neige, mais il ne faisait pas froid. Il n'y avait que moi-même à ne pas être en blanc.

Puis, j'ai vu arriver d'un pas calme un homme très grand, couvert d'une sorte de vêtement blanc. Il s'est approché, il était rassurant et j'ai tout de suite su qu'il était mon père, bien qu'il n'ait vraiment eu aucun point commun avec celui que j'appelais « Papa » dans la vie. Il m'a recouverte d'une sorte de couverture blanche et m'a dit : « Viens ». J'ai mis ma petite main dans la sienne, nous nous sommes envolés littéralement vers le haut de la montagne et nous sommes arrivés à une grotte toute tapissée de blanc dans laquelle nous avons pénétré. Au fond de la grotte, nous nous sommes arrêtés sur une sorte de roche plate qui s'est mise à vibrer puis à s'enfoncer de plus en plus dans la terre. Cela a duré très longtemps, cette descente dans les entrailles de la terre. Nous sommes ainsi parvenus en un point dont je savais qu'il était si profond que personne avant mon « père » n'y était jamais parvenu.

Lorsque la descente s'est achevée, je me suis trouvée face à un enchevêtrement de galeries souterraines, toujours d'un blanc éblouissant. Mon « père » m'a serré la main et m'a conduite à travers ces couloirs jusqu'à une caverne. Au milieu de ce lieu, il y avait une sorte de roche cubique, grande comme une table et, dessus, un objet. Tout était toujours blanc, blanc, blanc. L'homme m'entraîne vers l'objet et me dit :

– Regarde. Ceci est le modèle en réduit de ce que je te prépare pour ton avenir. Quand tu seras grande, j'en aurai terminé la construction. Et alors, tu monteras dedans et tu iras dans les étoiles. Mais n'oublie pas que le plus profond de la terre et le plus haut du ciel, c'est la même chose.

J'ai bien regardé l'objet. Je me sentais (et je me sens encore aujourd'hui, en le racontant) émue de reconnaissance, pleine de bonheur, de savoir que, plus tard, quand je serais grande, je pourrai, avec cet objet créé par mon « père » dans les profondeurs de la terre, aller explorer le ciel et les étoiles. L'objet était à la fois un grand oiseau vivant, comme un oiseau de proie immaculé, et une machine, comme une sorte de fusée pour aller dans l'espace...

Et puis, la vision s'est évanouie, et je me suis retrouvée, étonnée, dans un endroit où on me faisait une piqûre.

Erica se tait, puis ajoute :

– Je crois vraiment que cette vision-là était le signe de ce que j'allais devenir. Je ne l'ai compris que bien plus tard d'ailleurs : au moins vingt ans après qu'elle se soit produite. [...] Le plus drôle, c'est que j'adore les serpents...

Ma femme, en plus d'être ethnologue, est psychothérapeute et entraîneur en développement personnel. Tout bon psychothérapeute se doit d'être au moins un peu chaman, dit-elle, et de savoir aller « mettre du blanc » dans les profondeurs de la psyché afin de permettre à l'être de s'élever vers les étoiles...

Fritjof Capra, le physicien bien connu auteur du best-seller mondial Le tao de la physique a, lui aussi, vécu de ces visions spontanées transformatrices de sa compréhension du monde, et qui ont incliné différemment toute sa vie et son œuvre postérieure – l'aiguillage, là aussi, a été actionné. Ces ENOCs lui ont montré que l'esprit peut voler librement et que « les aperçus spirituels viennent d'eux-mêmes sans aucun effort, émergeant du fond de la conscience ». De sa première expérience il dit :

– Me venant comme elle vint, après des années de pensée analytique approfondie, elle me submergea au point que je fondis en larmes [...]. Plus tard, vint l'expérience de la danse de Shiva.

Cette expérience de la danse du dieu lui advint alors qu'il était assis au bord de l'océan et regardait le mouvement déferlant des vagues :

– Je pris soudain conscience de tout mon environnement comme étant engagé dans une gigantesque danse cosmique [...]. Je vis des cascades d'énergie descendre de l'espace au sein desquelles les particules étaient créées et détruites selon des pulsations rythmiques. Je vis les atomes des éléments et ceux de mon corps participer à cette danse cosmique de l'énergie. J'en sentais les rythmes et j'en entendais les sons, et à ce moment précis je sus que c'était la danse de Shiva, le seigneur de la danse adoré par les Hindous.[16]

En tant que physicien, sa conscience en ECO permettait à Fritjof Capra de savoir, scientifiquement, que toute matière est composée de molécules, d'atomes, de particules :

– Tout cela m'était familier de par ma recherche en physique des hautes énergies, mais jusque-là je l'avais seulement expérimenté à travers les graphes, des diagrammes et des théories mathématiques. Tandis que je me tenais sur la plage, mes expériences théoriques devinrent vivantes.

Fritjof Capra nous dit que c'est cette belle expérience qui l'a conduit à écrire Le Tao de la physique. Ce livre a initié tout un courant de pensée scientifique bousculant les idées acquises et les dogmes en place hérités du rationalisme. Il a ouvert à une nouvelle approche du monde, de l'homme, approche holistique, globalisante, intégrante. Humaine. Il a contribué à fossiliser les conceptions rigides d'une science pure, dure et étriquée, pour souhaiter l'avènement d'une science complémentaire de ce qu'il appelle l'approche mystique :

– Je considère la science et la spiritualité comme deux manifestations complémentaires de l'esprit humain, de ses facultés rationnelles et intuitives. [...] Aucune n'englobe l'autre et elles ne peuvent être réduites l'une à l'autre, mais toutes deux sont nécessaires, s'épaulant mutuellement pour une compréhension exhaustive du monde. Pour paraphraser un vieil adage chinois, les mystiques comprennent les racines du Tao mais non ses branches ; les savants comprennent ses branches, mais non ses racines. La science n'a pas besoin de la mystique et la mystique n'a pas besoin de la science ; mais l'homme a besoin des deux. »[17]

Capra déplore que cette « interaction dynamique entre l'intuition mystique et l'analyse scientifique » n'ait pas encore été réalisée dans notre société. Il sait que « acquérir une connaissance spirituelle signifie subir une transformation ; on pourrait même dire que cette connaissance est transformation. La connaissance scientifique, en revanche, peut rester souvent abstraite et théorique. », regrette-t-il. Et il souhaite une révolution culturelle, au vrai sens du mot, car la « survie de notre civilisation entière dépend peut-être de notre possibilité de réaliser une telle transformation. »

En fait, toute l'œuvre de Capra, depuis cette vision en ENOC sur une plage américaine, vise à aider à l'avènement de cette alliance entre science et spiritualité, entre « science et conscience ». Oui : l'aiguillage a fonctionné, et le « train » a changé de rails...

L'Américaine Jane Roberts (1929 – 1884) est écrivain et poète. Jamais elle n'avait encore eu d'expériences psychiques, d’ENOCs, ni connu quelqu'un qui en ait. Ce 9 septembre 1963, par une belle soirée d'automne, Jane est assise à sa table pour travailler un poème. Elle est seule – son mari est dans une autre pièce – et il y a juste Willie, le chat, qui sommeille près de ses pieds. Subitement, elle ressent quelque chose d'inouï, d'inconnu, un ébranlement de tout son être :

– Dans l'instant, une avalanche fantastique d'idées nouvelles éclata dans ma tête avec une force terrible, comme si mon crâne était une sorte de station réceptrice portée à une puissance insupportable [...]. J'étais branchée ou en phase – appelez cela comme vous voulez – connectée à quelque incroyable source d'énergie. C'était comme si le monde physique était en réalité aussi fin que du papier de soie et cachait un univers infini. J'eus l'impression de passer à travers [...]. je traversais une feuille pour trouver un univers révélé ; puis, replacée à l'extérieur, j'étais entraînée vers de nouvelles perspectives.

C'était comme si la connaissance était implantée dans les cellules même de mon corps, de telle sorte que je ne pouvais l'oublier – un savoir ressenti au plus profond de moi-même, une spiritualité biologique […] Je ne savais pour ainsi dire pas ce qui était arrivé, mais je sentais que ma vie avait soudainement changé. Le mot « révélation » me vint à l'esprit et j'essayais de le rejeter, pourtant il était approprié. J'étais simplement effrayée des implications mystiques de ce mot. J'étais familiarisée avec l'inspiration dans mon propre travail, mais cette sensation était aussi différente de la précédente que l'est un oiseau d'un ver de terre ! Les idées que je « recevais » étaient tout à fait saisissantes. Elles remettaient en cause toutes mes conceptions de la réalité...

Dans cette expérience, Jane reçoit des idées, des sensations, des vibrations. Ses mains griffonnent à toute allure les mots et concepts qui jaillissent dans son esprit. Elle reçoit la compréhension intime, profonde :

  • Que ce n'est pas la matière qui nous forme, mais nous qui formons la matière physique
  • Que nos sens ne nous montrent qu'une réalité tridimensionnelle parmi l'infinitude des réalités existantes
  • Que chaque chose a sa propre conscience...

Jane ressent et expérimente la fantastique vitalité présente même dans les objets inanimés :

– Ce clou planté sur le rebord de ma fenêtre m'apparaissait dans sa réalité physique avec les atomes et les molécules qui le composaient.

Jane Roberts n'est pas physicienne. C'est une Américaine moyenne avec une culture moyenne – et elle voit quelque chose comme la danse de Shiva dont nous parle Fritjof Capra. Elle n'est pas non plus quelqu'un de spécialement religieux et encore moins de mystique :

– J'avais été élevée dans la religion catholique, mais plus je vieillissais et plus il m'était difficile d'accepter le dieu de mes ancêtres. Je le soupçonnais même d'être aussi mort qu'eux.

Et ce 9 septembre-là, elle comprend, elle sait « que le temps n'était pas une série de moments se succédant à l'infini, mais que toute expérience existait dans une sorte d'éternel présent »[18]. Elle comprend, elle intègre quelques-unes des conceptions les plus élaborées qui soient sur l'énergie, sur la pensée et son pouvoir de création de la matière...

Cette expérience, vraie initiation spontanée en ENOC, a totalement modifié la vie de Jane. Pendant les vingt ans suivants et jusqu'à sa mort, elle est en ENOC le channel d'une entité qui dit se nommer Seth et qui parle par sa bouche. Cette expérience, en cette soirée de l’été 1963, a ébranlé les croyances antérieures de Jane, l’a ouverte à une tout autre compréhension du monde et de la vie. Ce fut comme un voile qui se déchire, des barrières qui craquent... une révélation.

L'enseignement de Seth[19], émis à travers la bouche de Jane, est quelque chose d'énorme : des milliers de pages de très haute tenue, présentant des conceptions élaborées et très avancées, puissantes, éclairantes, originales. Il est très certain que les dires de Seth ont aidé nombre de gens à mieux se comprendre et à mieux guider leur vie. Mais par-delà ce fait, les enseignements de Seth sont inspirants dans le contexte de certaines théories philosophiques et scientifiques qui sont devenues de pointe. Des lèvres de notre Américaine « moyenne » sont sorties, entre 1963 et 1984, des choses que la science avancée découvre...

 

À l’origine des religions

Faut-il être surpris de la puissance d'impact de ces révélations en ENOC – dont nous allons voir qu'elles vont parfois jusqu'à influencer le destin de l'humanité ? Certes non : l'histoire des civilisations nous donne bien des exemples.

Le premier livre de la bible nous décrit comment Jacob parvient en un lieu où il passe la nuit. Il est seul et il prend une pierre dont il fait son chevet. Il s'endort, il rêve, et dans son rêve, il y a une échelle appuyée sur la terre et dont le sommet touche au ciel. Les anges de Dieu montent et descendent cette échelle et l'Éternel se tient au-dessus d'elle (Genèse 28/10 à 22). Des années plus tard, Jacob, à nouveau seul, et cette fois semble-t-il éveillé, lutte toute une nuit avec un homme qui est un ange. Au matin, l'ange bénit Jacob et lui dit :

– Ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël[20], car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur.

Jacob appela ce lieu du nom de Penniel[21]. Car, dit-il :

– J'ai vu Dieu face à face et mon âme a été sauvée. (Genèse 32/24 à 32)

Ainsi, à l'origine du peuple d'Israël, se trouvent des visions en ENOC. Moïse, à son tour, « voit » sur le Sinaï le buisson ardent, en est terrassé de ferveur et reçoit des « lois » qui sont toujours d'actualité...

Saul, prêtre juif, a une vision alors qu'il se rend à Damas pour en ramener, pieds et poings liés, les disciples de la secte de Jésus, le Nazaréen mort sur la croix : il veut les livrer aux autorités religieuses de Jérusalem. « Comme il était en chemin et qu'il approchait de Damas, une lumière venant du ciel resplendit tout à coup autour de lui. Il tomba par terre et entendit une voix qui lui disait : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Il répondit : « Qui es-tu, Seigneur ? » Et le Seigneur dit : « Je suis Jésus que tu persécutes. » » (Actes - 9/1 à 7)

Saul, sous le nom de Saint Paul, deviendra après cette expérience un des piliers, un des fondateurs majeurs, de ce qui sera la religion dominante de l'Occident, le christianisme. Là aussi, cette vision c'est un renversement complet, un ébranlement de tout l'être de Saul et qui a engagé toute la suite de son destin – et toutes les conséquences collectives que l'on sait...

L'islam également trouve son origine dans la révélation reçue par Mahomet. Voici comment il raconte cet événement :

– L'Archange Gabriel m'est apparu, portant une couverture en brocard de soie sur laquelle quelque chose était écrit. Et il dit : « Lis ! ». Je répondis : « Je ne sais pas lire ! ». Alors, il serra si fort contre mon corps la couverture que je crus l'instant de ma mort arrivée. Après cela, il me relâcha et répéta : « Lis ! ». Et ainsi je lus à haute voix et il me quitta enfin. C'est comme si ses paroles étaient marquées au fer rouge dans mon cœur : « Oh Mohammed, tu es le Messager d'Allah, et moi je suis Gabriel. »

C'est là une expérience totale, qui frappe Mahomet comme un coup de tonnerre. Il a alors environ quarante ans. Dans le Coran qu'il rédigera par la suite, il ne mentionnera guère ses états d'âme ou son vécu antérieur à cette vision. C'est comme si sa vraie naissance se situait là, dans la grotte où il reçoit pour la première fois la visite de l'Archange. Une autre vision est également un moment-clé dans son parcours. Voici le récit qu'il en fait :

– J'étais couché, lorsque Gabriel m'éveilla. Il conduisait El-Boraq, la jument d'un gris argenté si rapide que l'œil ne parvenait pas à la suivre dans son vol. Il me demanda de la monter. J'obéis et nous partîmes. En un instant, nous parvînmes aux portes de Jérusalem et El-Boraq s'arrêta. Je descendis et l'attachai. Puis, j'allais dans le Temple et j'y fis la prière avec Abraham, Moïse et Jésus. Lorsque la prière fut finie, je remontais sur El-Boraq et, rapides comme l'éclair, nous allâmes au premier ciel. Là, Gabriel frappa à la porte. « Qui est là ? » entendis-je. « Gabriel. » – « Qui est ton compagnon ? » – « Mahomet. » – « A-t-il reçu sa mission ? » – « Oui, il l'a reçue. » – « Alors, qu'il soit le bienvenu. » La porte s'ouvrit et Gabriel me dit : « Voilà Adam, ton père, va le saluer. » Je fis cela et Adam me rendit mon salut, puis il parla : « Que le ciel accomplisse tes vœux, ô mon fils, ô le plus grand des prophètes. » »

Après cela, Mahomet parcourt les sept sphères célestes et va jusqu'au Trône de Dieu... Ces grandes visions sont indiscutablement à la source de l'œuvre du prophète. Pour l'islam mystique, le soufisme et le chiisme, le voyage sur El-Boraq et la visite au ciel est l'archétype de l'initiation suprême à laquelle le musulman aspire. Elle a fait du chamelier anonyme qui gardait des moutons dans le désert le fondateur d'une religion majeure – et la face du monde en fut changée...

Il est à noter que ces expériences de Mahomet peuvent aussi relever d'un autre ENOC que la vision : l'OBE (out of body experience). Vous la rencontrerez plus loin.

 

Approcher la Vision

L'accès volontaire à cet ENOC qu'est la grande vision semble difficile en dehors du contexte initiatique d'une culture traditionnelle. En tous cas, dans notre culture occidentale, non seulement rien n'existe qui puisse favoriser son émergence, mais il y a fort à parier que d'aucuns ont pu se retrouver en hôpital psychiatrique par suite de l'incompréhension de la société en face de tels phénomènes ! Sainte Thérèse d'Avila elle-même a été à deux doigts d'être brûlée vive comme sorcière pour ses visions extatiques.

Espérer que cet ENOC se manifeste de façon spontanée est possible mais aléatoire. Tout de même : il y a des techniques qui peuvent permettre d'approcher cette expérience ineffable. Vous en trouverez plus loin dans ce livre.

Mais, pour l'instant, allons plus loin dans notre découverte des ENOCs et voyons ce qu’il y a derrière ce mot qui fait si peur à bien des gens : transe...



[1] - Kabire Fidaali - Le Pouvoir du Bangré - Presses de la Renaissance - page 20.

[2] - Op. cit. - page 159 et suiv.

[3] - Mambo : prêtresse du vaudou. Son homologue masculin est le houngan. Mambo et houngan sont des spécialistes des ENOCs. Ils sont voyants, guérisseurs, magiciens, chamans.

[4] - Précisons tout de suite qu'il n'est pas facile, pour un blanc, d'être initié au vaudou. Les barrages sont nombreux et on peut comprendre les vaudouisants de les avoir posés : de l'esclavage jusqu'à l'évangélisation forcée et aux persécutions, ils ont payé pour savoir que le Blanc ne leur est pas forcément bienveillant.

[5] - Nous verrons plus loin que certaines postures du corps ont une action sur le déclenchement d'ENOCs.

[6] - Claude Planson - Vaudou, un Initié Parle – Éd. J. Dullis - page 165 et suiv.

[7] - Il s'agit d'un des plus importants et des plus puissants Loa vaudou : Hogou Saint-Jean.

[8] - Loa vaudou : « esprit » de l'amour qui a différents aspects – d'Aphrodite à Kali, en passant par Ishtar : de l'amour-tendresse à l'amour-transmutation, en passant par l'amour-tigresse.

[9] - Initiation est ici compris dans son sens élevé : comme un processus de grandissement psychologique ou/et spirituel incluant l'expérience d'ENOCs, comme une prise de conscience et de connaissance plus hautes et plus vastes qu'antérieurement (et non pas comme un apprentissage sommaire de quelque chose en ECO tels que initiation à la couture ou à l'informatique).

[10] - La sweat-lodge (Inipi en langue lakota)est un rite de purification dans de nombreuses ethnies amérindiennes. Elle consiste en un bain de vapeur dans une hutte hermétiquement close. La conjugaison de la chaleur, de l’obscurité, des chants et des prières, amène souvent le participant à ce rite dans un ENOC. Ce rite de purification amérindien est toujours une expérience très intense.

*.-  C'est moi qui souligne.

[11] - Tahca Ushte en langue lakota signifie Cerf-Boîteux : Lame Deer en anglais.

[12] - Tahca Ushte - Richard Erdoes - De Mémoire Indienne – Plon.

[13] - Il s’agit là d’une cérémonie au cours de laquelle un nom sioux est conféré à un bébé.

[14] - Archie Fire Lame Deer - Le Cercle Sacré - Albin Michel.

[15] -       Il est évidemment difficile pour l’observateur extérieur ne connaissant pas le contexte de faire le distinguo. Pour préciser :

  • La vision est la perception d’un autre plan d’existence, d’un autre ordre de la réalité, de l'Invisible. Elle a :
  • Une signification, un sens culturel, symbolique, archétypal
  • Une structure
  • Elle apporte un message
  • Elle a lieu en ENOC.
  • L’hallucination est une perturbation des sens et des mécanismes du cerveau produisant des perceptions. Elle n’a ni structure, ni logique interne, ni signification culturelle, symbolique ou archétypale. Elle se produit en ECO ou en ENOC.

[16] - Fritjof Capra - Le Tao de la Physique - Tchou - page 9 et suiv.

[17] - Op. cit. - page 311 et suiv.

[18] - Jane Roberts - Le Livre de Seth - J'ai Lu - page 23 et suiv.

[19] - Jane Roberts - L’Enseignement de Seth - J’ai Lu.

[20] - Israël veut dire : « Celui qui lutte avec Dieu ».

[21] - Penniel veut dire : « Face de Dieu ».