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Le Rêve

 

Le Temps scintille et le Songe est Savoir... / Paul Valéry

 

Le songe, le rêve, est savoir...

Rêver...


Voilà qui nous semble familier tant il est vrai que chacun de nous ramène de certaines nuits des restes d'images, des bouts de séquences, des impressions plus ou moins diffuses. Même ceux qui affirment : « Je ne rêve jamais ! » savent bien que cela est faux et, qu'en réalité, c'est le souvenir de leurs aventures nocturnes qui leur manque.

Rêve banal, cauchemar, rêve érotique, rêve prémonitoire, rêve révélateur, voyage, « grand rêve », rêve lucide, rêve initiatique... Il y a bien des sortes de rêves...

 

Et même des rêves qui fondent des civilisations !

Au XVIIème siècle, René Descartes fonde son rationalisme et écrit ses Règles pour la direction de l'intelligence. Le cartésianisme est né. Les cartésiens n'attachent pas beaucoup d'importance aux rêves – qui sont si éloignés de ces fameuses « règles pour la direction de l'intelligence ». Et même jusqu'à Freud, ils ont ignoré les rêves, considérés comme manifestations d'un pôle non rationnel de la psyché, donc inférieur et sans intérêt.

Voici ces « règles » édictées par Monsieur Descartes :

 « Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment être telle, et que je n'eusse aucune occasion de la mettre en doute. »

Le jugement conscient de l'homme serait donc là le critère ultime de la réalité absolue ?

‚ « Diviser chacune des difficultés que j'examinerai en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour mieux les résoudre. »

La méthode scientifique, analytique et réductrice, est née ![1]

ƒ « Conduire par ordre nos pensées en commençant par les objets les plus simples pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés, en supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. »

En supposant ? Et par quoi : le raisonnement, ou l'intuition, ou la croyance, ou l'arbitraire ?...

„ « Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. »

Et voilà l'impératif de classifications cloisonnées qui apparaît...

 

Ce qui est extraordinaire – et que les cartésiens et rationalistes purs et durs préfèrent oublier –, c'est que Descartes fonde ses Règles sur des rêves qu'il fait dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619.

Dans ces rêves il marche, penché sous un vent violent. Il ressent une douleur au côté droit, entend un coup de tonnerre puis trouve un dictionnaire et un livre de poésie qui s'ouvre sur cette question :

– quelle voie suivrais-je dans la vie ?

Puis, un inconnu entre et lui montre un poème commençant par « Oui et Non ». Alors, il croit s'éveiller et voir flamboyer beaucoup d'étincelles autour de lui. Enfin, toujours en rêve, il interprète ces éléments : la foudre lui apparaît comme l' « Esprit de vérité » ; le dictionnaire représente l'« ensemble de toutes les sciences » et le livre de poèmes signifie la « jonction entre la philosophie et la sagesse ». Le « Oui et Non » lui fait comprendre la vérité et la fausseté dans les connaissances et les sciences. Quant au vent qui le pousse et la douleur à droite, ce n'est pas autre chose que le « mauvais génie »...

Descartes raconte qu'avant d'avoir ces rêves, « l'enthousiasme dont il se sentait l'esprit échauffé depuis quelques jours lui avait prédit ces songes avant que de se mettre au lit, et que l'esprit humain n'y avait aucune part ».

Mais que voilà du beau rationalisme bien « cartésien » !...

Quel dommage que les héritiers de cette façon de penser n'aient pas gardé en mémoire ces étranges prémisses à l'ère de la Raison, n’aient pas voulu se souvenir que l'inspiration est venue d'un tout autre plan que de celui du jugement rationnel et de l'analyse. Des rêves, et l'interprétation en rêve de ces rêves, sont donc à la source d'un courant de pensée qui a imprimé sa marque à notre Occident pendant plus de trois siècles...

Avec Freud s'est levé un regain d'intérêt pour le rêve, « production » de cette part cachée en l'homme : l'Inconscient. Avec Jung, le rêve est apparu comme pouvant trouver ses sources jusque dans l'Inconscient collectif – cette partie du psychomental qui serait commune à toute l'humanité et où nicheraient les symboles universels de l'espèce humaine : les archétypes. Ces penseurs, quelles que soient les réserves que l'on peut émettre quant à leurs théories, ont eu le mérite de soulever un coin du voile d'Isis sur le rêve. Ils l'ont trouvé signifiant, révélateur, « porte » à pousser pour mieux comprendre et mieux connaître l'homme et ses mystères...

Oui, le rêve peut être une porte ouvrant sur... la connaissance. Connaissance venue de l'intérieur de l'homme ? Connaissance venue de l'extérieur de l'homme ? Je ne sais si ce distinguo est réellement pertinent et je n'ai pas la réponse. Mais il est de fait que certains rêves donnent, tout à fait objectivement, des suppléments de connaissance. Ces rêves chargés d'informations peuvent se produire dans toutes les cultures, y compris dans la nôtre, et des savoirs de tous ordres sont ainsi parvenus au jour.

 

Sciences et arts, issus du rêve ?

Vous me demandez où je prends mes idées. Je ne peux le dire avec certitude, elles surgissent sans avoir été évoquées, dans le rêve ou l’inspiration, par étapes ou immédiatement. Je pourrais alors les saisir avec mes mains... / Mozart

Savez-vous comment est apparue cette donnée scientifique fondamentale qu'est la Table périodique des éléments : une des bases majeures de notre connaissance de la matière ?

Mais oui : en rêve !

En 1868, le chimiste russe Dimitri Mendeleïev rêve d'un tableau dans lequel les éléments et les familles chimiques sont rassemblés selon un ordre rigoureux. Lorsqu'il en fait part à ses confrères, ceux-ci le traitent de fou. Les découvertes postérieures ont toutefois prouvé l'exactitude du message du rêve !

Savez-vous que de grands créateurs, dans tous les domaines des sciences, des techniques et des arts, ont été inspirés par des rêves – et même, mieux : ont parfois sollicité le rêve pour qu'il les inspire ? En voici quelques-uns :

  • Einstein, qui allait dans ce qu’il appelait son « laboratoire » du rêve, et qui a résolu « là-bas » bien des difficultés auxquelles il se heurtait dans ses recherches scientifiques
  • Elias Howe, qui a eu en rêve la solution d'un problème sur lequel il achoppait depuis longtemps : comment réaliser une machine à coudre qui fonctionne ? – Howe est l'inventeur de la première machine à coudre
  • Edison, qui s'endormait pour des micro-sommes en sachant qu'il avait de grandes chances d'en ramener la réponse à la question en suspens à ce moment-là
  • Friedrich August Kekule, qui a rêvé la structure du benzène et est devenu un chimiste fameux grâce à cela
  • Wagner, Mozart, Beethoven, St Saens, qui ont reçu en rêve beaucoup de leur inspiration musicale
  • Robert Louis Stevenson, qui a d’abord rêvé les livres qu'il écrivait ensuite – et auxquels il doit sa renommée mondiale
  • Samuel Taylor Coleridge, qui a raconté avoir reçu en rêve le texte d'un chef d'œuvre poétique
  • William Blake, qui a rêvé le plan d'un procédé inédit de gravure sur cuivre
  • Giuseppe Tartini, qui a rêvé sa plus grande œuvre : la « Sonate du Diable »...

J'arrête ici cette énumération, mais elle pourrait se poursuivre. Notons que, dans tous ces cas, l'ENOC qu’est le rêve inspirant, l'information venue d'« ailleurs » en perçant la porte du sommeil, a conseillé, guidé, innové, créé

Et a surtout produit quelque chose qui s'est ensuite objectivé dans le monde matériel sous forme de musiques, de littérature, de savoirs, de techniques, de science...

Le rêve a ainsi induit des changements concrets dans les données du monde matériel que nous connaissons lorsque nous sommes « éveillés », en ECO : il a incliné notre « réalité » en y introduisant un plus.

Certains rêves peuvent donc changer des données du monde. Et certains rêves peuvent aussi changer des modes d'être et des destins individuels...

 

Les Anciens

Ce n’est d'ailleurs pas que dans notre Occident que le rêve s’est montré ouverture sur... autre chose, d’autres connaissances, d’autres lieux, d’autres réalités, d’autres vérités. En fait, on peut penser que, depuis l’aube de l’humanité, le rêve a été un des seuils où émergeaient d’autres mondes, d’autres plans.

L'Antiquité méditerranéenne, entre autres, a reconnu la valeur de cette « porte » qu'est le rêve.

Pour les anciens Égyptiens, le rêve a accès à toutes les dimensions du temps et peut révéler le passé ou l'avenir. Dans le rêve, l'âme baigne dans le Ka, l'énergie vitale primordiale, et elle en revient rajeunie et régénérée. Déconnectée de la lourdeur terrestre, l'âme peut alors devenir réceptive aux réalités de cet autre monde, invisible aux cinq sens grossiers. Là, elle peut rencontrer les dieux et les « forces ». Le mot égyptien « rêve » signifie du reste : « s'éveiller ».

Pour les Grecs anciens, les rêves permettent d'accéder à un lieu qui est en dehors du cosmos matériel visible, en dehors de l'espace et du temps, dans le Chaos – qui n'est pas uniquement l'envers du cosmos et de son ordre, mais surtout est l'origine, la condition nécessaire et la base même du cosmos et de l'ordre. Pendant le sommeil, l'âme est libérée de sa « tombe » , le corps. Elle devient alors plus sensible, ce qui lui permet de percevoir les êtres supérieurs et de communiquer avec eux. Des rêves peuvent ainsi être des messages des dieux ou des esprits de l'Invisible, comme les morts par exemple – et il est important de chercher à en percer le sens.

Certains rêves peuvent aussi montrer l'avenir et même sauver de la mort, guérir. Et qu'y a-t-il de plus désirable que cela ? Alors, en Égypte et en Grèce anciennes, de véritables procédures d'incubation de rêves ont été mises au point afin que le rêveur puisse interroger les dieux ou être guéri par eux. Différents moyens étaient utilisés pour ouvrir l'esprit au rêve éclairant ou soignant : aller dormir dans un temple ou sur la tombe d'ancêtres, inhaler les gaz émanant de sources sulfureuses, se soumettre aux rites complexes permettant d'entrer dans une « grotte de rêves », pratiquer un conditionnement mental[2]... Le psychomental ainsi ouvert pouvait recevoir la visite du dieu en rêve et, lorsque cela se produisait, le malade se réveillait guéri.[3]Dans ces lieux de cures miraculeuses par le rêve, on a trouvé d'innombrables ex-votos attestant de la guérison des malades.

L'Antiquité semble avoir connu environ quatre cent de ces sanctuaires rattachés au culte d'Asclepios, le dieu-médecin. Achius Aristide, un antique curiste familier des temples de ce dieu, nous a laissé des récits de ses expériences oniriques en ces lieux : des rêves guérisseurs et des rêves prémonitoires. Il rapporte même avoir eu des contacts directs ressentis comme réels avec le dieu et qui l'ont plongé dans l'extase.

[Dans l'Antiquité] partout l'« autre monde » est d'une extraordinaire proximité. Les dieux, les génies, les défunts, les forces qui animent le monde et se trouvent derrière les apparences, sont là à portée de main. Il suffit de traverser une mince cloison pour rejoindre l'autre face, le verso des choses et de l'histoire. / Professeur Pierre Erny –  ethnologue

Et pas uniquement dans l'Antiquité ! Nous verrons que partout et toujours, et jusqu'à aujourd'hui, cette mince cloison est traversable. Certes, il peut être utile, voire nécessaire, d'utiliser certaines techniques d'incubation de rêves pour aller voir de l'« autre côté » – et en recevoir infiniment. Aujourd'hui, on redécouvre le pouvoir du rêve, ce pouvoir si bien connu des peuples traditionnels : pouvoir d'évolution, d'individuation, d'initiation, réservoir de connaissances et de force...

 

Les dream-cultures

Savez-vous que bien des cultures traditionnelles connaissent depuis toujours ce pouvoir du Rêve et qu'elles en cultivent l'activation ? Bien sûr, elles savent qu'il y a des rêves banals qui n'ont pas grande importance. Mais elles savent aussi que certains rêves sont une porte ouverte sur l'Invisible – et, que de ces dimensions-là, peuvent nous être offerts des trésors...

Citons les Kpelle du Liberia étudiés par l’anthropologue B. L. Bellmann. Pour cette ethnie, des projets et des entreprises peuvent être conçus au cours d’un rêve pour ensuite parvenir a leur accomplissement concret dans la vie éveillée. Les Kpelle peuvent aussi recevoir, lors du rêve, différents types de connaissances communiquées par les esprits (dans le domaine médical, dans un art ou une technique, par exemple). Ils se serviront ensuite de ces révélations dans la vie quotidienne.

Beaucoup de ces sociétés traditionnelles – nous en rencontrerons encore dans la suite de ce livre – ont valorisé le rêve et l’ENOC du rêve et lorsque Descartes, Mendeleïev ou Mozart en découvrent les pouvoirs inspirants, ces ethnies, elles, les connaissaient depuis des temps immémoriaux. En fait, le monde est émaillé de ce que les anthropologues ont appelé dream-cultures. Toutes les cultures chamaniques sur terre sont, peu ou prou, des dream-cultures : amérindiens des trois Amériques, Sibériens, Australiens, Polynésiens ; également certaines populations en Corée, en Chine, au Japon, en Inde ; en Hongrie même, encore au début de ce siècle, officiaient les « taltosh » : les derniers chamans magyars. Les cultures africaines et leurs extensions dans le vaudou haïtien, la macumba et le candomblé brésiliens ou la santéria cubaine, elles aussi attachent énormément d'importance au rêve – à ce domaine de l'« autre côté » du jour, quand un des aspects du Moi s'en va voyager dans cet ailleurs du rêve pour y faire des expériences, ou bien pour en ramener quelque chose, ou encore pour y rencontrer des « habitants ». Il en est de même pour l'islam mystique (soufi, chiite).

Pour toutes ces cultures, la recherche du sens du rêve est importante : en déchiffrer la signification, pour le rêveur ou pour la collectivité, justifie d'y mettre du temps, de l'attention, de la disponibilité. Pour ces peuples l'homme et le monde peuvent être enrichis par la compréhension du rêve...

 

Le rêve crée le monde en permanence

Pour certaines cultures le rêve est même fondateur du monde tel que nous le connaissons, et il reste fondateur encore des changements qui peuvent s'y imprimer ici et maintenant. Les Aborigènes d'Australie sont une telle culture. Pour ces Aborigènes, l’homme et le monde tels que nous les connaissons sont venus à l’existence dans le « Temps du Rêve » (Dreamtime) qui prend place aux commencements –  cette époque mythique que l'ethnie Aranda appelle Alcheringa et l’ethnie Warlpiri, Jukurrpa – par l’action des êtres-créateurs primordiaux.

Mais Dreamtime n'est pas seulement l'aube des temps : il est permanent, il coexiste avec le moment présent. En réalité, Dreamtime est une dimension parallèle au temps et à l'espace concrets des hommes et il est atteignable à tout moment à travers le rêve de l'initié ou du chaman (mais aussi de celui, quel qu’il soit, qui y parvient de façon spontanée). Dreamtime existe, ici et maintenant, dans un « autre plan », et il a une action sur le monde et sur la vie des hommes. En effet, d'une certaine manière, les êtres-créateurs primordiaux, après avoir fait de la Terre ce qu'elle est, se sont assoupis et c’est par leurs rêves qu’ils continuent à agir sur le monde contemporain, le reconnectant à la mémoire et à la connaissance totales, le transformant, l'informant, le renouvelant. Dreamtime, c’est donc aussi leur rêve permanent auquel les hommes ont accès par leurs propres rêves.

En fait, les Aborigènes préfèrent utiliser en anglais le mot Dreaming (action d'être en train de rêver) pour insister sur l'aspect actif, dynamique, agissant, du temps du Rêve sur l’ici et le maintenant. Car, sans le rêve continuellement créateur des entités primordiales, aucun enfant humain, aucun animal ou végétal ne pourrait venir à naître – et ce serait alors la fin de toute vie.

Pour les Aborigènes, le rêve est, avec la transe, le moyen privilégié d'entrer en communication avec Dreamtime, avec le Dreaming permanent des êtres-créateurs, et d'obtenir alors enseignements, informations, pouvoirs, révélations. Le rêve est ainsi le moyen de voyager dans cet espace-temps à la fois immobile, éternel, permanent, du Temps du Rêve[4] d’où tout est issu –  et de recevoir un peu de son potentiel créateur au service de l’être humain, de la communauté humaine et de l’ensemble du créé. Pour les Aborigènes donc, le rêve de l’homme est une des « portes » d'accès vers cette dimension atemporelle, en perpétuelle transformation, et, paradoxalement, en constant re-souvenir de ce qu'elle est – a été – sera, de tous temps, en toute fidélité à elle-même : Dreaming, Dreamtime.

Le rêve est là également vu comme le « lieu » de la complétude de l'être humain. En effet, pour certaines ethnies, l'homme a deux esprits, le mipi et le ngorntal. Il naît avec ces deux esprits, mais le ngorntal le quitte au moment de la suture de la fontanelle. Pendant toute la vie, ce n'est que dans le rêve que le mipi peut rejoindre le ngorntal et ce n'est que par cette réunion que l'accès à Dreamtime est rendu possible (la réunion définitive des deux esprits s'opère à nouveau à la mort). Ainsi, l'être humain dans son vécu quotidien – ce que nous appellerions son ECO – est, pour les  Australiens, en état de séparation : il est incomplet.

Dans certaines parties de l'Australie, le rêve est considéré comme le moyen de communiquer avec les âmes des morts. Celles-ci ont la capacité d'emmener le rêveur au ciel pour l'y initier et, au réveil, celui-ci devient Birark, un chaman spécialiste en rituélie. Avec cette initiation en rêve, il a reçu l'aptitude à entrer en transe en état de veille pour communiquer avec Dreaming et en rapporter des chants, des danses, des rites.

 

Le pouvoir de guérir

Le rêveur peut également recevoir un enseignement, transmis par l'esprit d'un parent mort, ou être enseigné en rêve par un guérisseur vivant : il devient guérisseur à son tour et se trouve alors en possession de pouvoirs et d'un prestige magico-religieux que chacun lui reconnaîtra.

Voici le récit d'une telle initiation[5]. Wilu est un guérisseur connu d'une ethnie d'Australie Centrale et son fils, Nemienya, présente de bonnes dispositions pour devenir guérisseur à son tour. Un soir, alors que le père et le fils dorment côte à côte près du feu, Wilu abandonne son corps d'homme et en extrait son esprit (c'est là l’ENOC que nous appellerions OBE, « voyage astral » ou décorporation). Il transforme son esprit en lui donnant la forme d'un faucon-aigle et c'est alors qu'il extrait l'esprit de Nemienya du corps de ce dernier. Le père conduit le fils, toujours en esprit, au sommet d'une haute colonne de roche, dans le pays étrange des Nungari – les guérisseurs.

C'est là que l'esprit de Wilu explique à l'esprit de Nemienya les secrets de ce monde extraordinaire et lui montre les merveilles et les pouvoirs qu'il recèle. Peu avant l'aube, les deux hommes retournent auprès de leurs corps vides et les réintègrent. Au matin, Wilu demande négligemment à son fils :

– À quoi as-tu rêvé la nuit dernière ?

Et Nemienya montre alors qu'il a le souvenir de son équipée nocturne. Or, si le jeune homme n'avait eu aucune mémoire de cette expérience ou bien s'il avait rêvé d'autres choses, le père en aurait inféré que son fils n'était pas encore prêt à recevoir cet enseignement et il aurait attendu quelque temps pour conduire à nouveau en « rêve » son parent dans le monde des Nungari.

Il y a là quelque chose d'important : beaucoup d'Aborigènes traditionnels pensent que nombreux sont ceux qui ont fait de tels voyages initiatiques en rêves mais sans en rapporter de souvenirs dans leur vie éveillée. Ils ont ainsi échoué dans l'apprentissage de l'art d'être chaman – or, être chaman est le grand honneur auquel tous aspirent mais auquel peu parviennent. Nemienya, lui, ayant réussi l'épreuve, y a gagné les moyens de guérir, de contrôler les esprits de l'obscurité, de guider les « esprits-enfants » à la recherche d'une incarnation, et encore d'autres prestigieux pouvoirs chamaniques.

 

D’autres pouvoirs encore

Lorsqu'un Aborigène rêve plusieurs fois que, sous une forme animale, il assiste à un rite associé à cet animal, cela lui confère des pouvoirs ou des talents particuliers. Et de même, c'est en rêve que s'acquiert la capacité à se déplacer à l'éveil à une vitesse surhumaine[6], ou à devenir bunjil, c'est-à-dire « sorcier »... Une jeune fille aborigène ne devient une vraie femme que si elle acquiert le pouvoir d'entrer en contact avec le Jukurrpa, le Dreamtime. Son esprit peut alors se joindre à la très puissante assemblée des femmes ancestrales dans le Dreaming et apprendre nombre de choses d'elles en rêve.

Ainsi, en Australie, le rêve est le moyen d'accès à la puissance du temps des origines, à la remémoration des savoirs et connaissances conférée par la communication avec Dreamtime, aux pouvoirs magiques et religieux au service de la communauté humaine, à la rencontre avec les êtres de l'Invisible. Dreaming fonde tout le respect de la nature et toute la spiritualité aborigène. Le rêve est bien là cette « porte dimensionnelle » qui ouvre sur... le magique, le potentiel créateur, la mémoire collective et la connaissance.

L'Australie aborigène est une Dream-Culture. Au matin, on raconte les rêves aux autres membres du clan – ou, pour les rêves très particuliers, seulement à l'assemblée des anciens ou au chaman. Ces rêves sont interprétés et, si alors le message onirique est considéré comme important, il en est tenu compte dans les décisions, les actes ou les rites (bien sûr, il y a aussi des rêves qui sont jugés banals). Le rêveur peut, comme chez les Senoï que vous rencontrerez plus loin, « ramener » de son rêve un témoignage tel qu'un chant, un dessin, une danse, une peinture, qui lui ont été donnés par une entité abordée dans son rêve. Si cela est accepté par la communauté, cela rentre dans le patrimoine collectif de l'ethnie.

Ainsi, on voit bien que le rêve influence tous les aspects matériels et spirituels dans la société aborigène traditionnelle : les déplacements, la communication, les décisions, l'art et la technique, la guérison, la géographie sacrée, la compréhension et les représentations du monde, l'initiation, les rites, la religion, la mort...

 

« Primitifs », les Aborigènes ?

Ce peuple aborigène qui, pour sa plus grande part, vivait dans les contrées rugueuses et desséchées des déserts australiens, a fait l'admiration de voyageurs et d'anthropologues. Charles P. Mountford loue l'honnêteté et le respect de la vie et de la nature manifestés par ces populations. Il est frappé par leur dignité et par leur sens de l'égalité, par leur solidarité :

Pas de patriciens et de plébéiens, de riches et de pauvres, de patrons et de clients ; pas de chefs non plus pour opprimer et dépouiller le peuple : il n'y a pas de guerre organisée et par conséquent pas d'armée à conduire. C'est aux anciens, expérimentés et instruits (par les initiations et la fréquentation de Dreaming), qu'incombent les responsabilités et le pouvoir de gouverner. (…) Nos recherches nous avaient montré qu'il n'y a pas seulement les qualités sociales des Aborigènes du désert, mais aussi leur intelligence, à dépasser la moyenne.

Pour l'anthropologue A. P. Elkin :

Les différents pouvoirs psychiques qui leur [aux hommes-médecine aborigènes] sont attribués ne doivent pas être trop rapidement rejetés comme de simples superstitions magiques primitives, car la plupart d'entre eux sont spécialisés dans le fonctionnement de l'esprit humain, et de l'influence de l'esprit sur le corps et de l'esprit sur l'esprit.

Elkin appelle les initiés aborigènes, hommes-medecine et chamans : men of high degree, homme de haut niveau de connaissance. Il met leurs pouvoirs parapsychologiques en parallèle avec ceux des yogis de l'Inde et du Tibet. L'opinion qui voulait voir dans les Aborigènes (et les autres peuples traditionnels) des « primitifs », des « archaïques », des « prélogiques », des « fossiles » culturels sous-civilisés est bien dépassée à présent. Elle fit les beaux jours d'un « occidentalocentrisme » triomphant. Ou, comme le note fort justement Charles P. Mountford :

On a cru à tort, et certains croient encore, qu'on peut jauger les capacités intellectuelles d'une société d'après le nombre d'outils qu'elle possède, autrement dit, d'après la simplicité ou la complexité de sa culture matérielle.

Les travaux plus récents tendent à démontrer que l'importance, la grandeur et la complexité du savoir ne sont pas liées à l'abondance des objets manufacturés. Là où l'Occident a porté toute son attention sur la science et la technologie – qui relèvent de l'ECO et non de l'ENOC –, les peuples australiens comme toutes les cultures traditionnelles ont porté leur attention sur l'esprit et son fonctionnement, sur « l'influence de l'esprit sur le corps et de l'esprit sur l'esprit » – et, ajouterais-je, sur l’influence de l'esprit sur l'univers. Et pourquoi n’ouvririons-nous pas tout grand notre curiosité, nos yeux et notre cœur pour tenter d'approcher les trésors de connaissances qui nichent là, dans ces ENOCs si familiers à ces hommes-là ?..

Il nous reste à apprendre à écouter la voix des sages en haillons qui peuvent encore ouvrir pour nous sur le monde les déchirures de leurs manteaux. / Jean Servier – ethnologue

J'ai plus abondamment évoqué le rapport des Aborigènes d'Australie au rêve, mais tout au long de ce livre, nous rencontrerons encore d'autres peuples imprégnés de l'importance de ces ENOCs du rêve et voisins du rêve : rêve lucide, OBE, vision... Et nous verrons encore à quel point l'homme peut puiser dans ces ENOCs : puissance, grandeur, inspiration, équilibre et même exaltation.

 

Et Vous ?

Et vous ? Aimeriez-vous expérimenter ces ENOCs ? Aimeriez-vous commencer à approcher les trésors que la porte du rêve peut vous dévoiler ? Aimeriez-vous trouver des réponses, de la créativité, de la force et de la santé, et peut-être même des révélations en vous aventurant dans ces dimensions-là ? En fait, pour l'homme d'Occident le temps semble bien venu de s'ouvrir (plutôt : de se rouvrir) à ces autres plans et d'y gagner en humanité et en connaissance – non pas desséchée et intellectuelle, ni réductrice et « coupeuse de cheveux en quatre », mais connaissance vivante. Et l'accès à cette connaissance vivifiante passe, nécessairement, par les ENOCs, les états non ordinaires de conscience.

Alors, après l’exercice pratique que je vous propose à la page suivante, découvrez l’étonnante expérience d’une Occidentale...



[1] - Je ne veux nullement dénigrer la science ouverte qui est un des extraordinaires outils de connaissances et d’action. Mais elle n’est pas le seul moyen pour connaître – il en est d’autres : connaissance intuitive par l’inspiration, la transe, le rêve, le mythe, le symbole, les systèmes de représentations du monde, le Satori ou des facultés parapsychologiques. La science fermée, qui commence heureusement à être moins prégnante depuis quelques années est, elle par contre, plus contestable.

[2] - À la fin de ce chapitre, je vous propose un tel exercice pratique pour que vous puissiez vous aussi, comme les Anciens, « incuber » un rêve de guérison.

[3] - La moderne psycho-neuro-immunologie redécouvre aujourd'hui la puissance de telles métaphores pour, tout à fait réellement, stimuler ses propres forces d'autoguérison : la croyance, la conviction, la visualisation, le pouvoir de l'esprit sur le corps.

[4] - Il est extraordinaire de constater à quel point cette conception aborigène préfigure la toute moderne théorie holographique du monde, issue des travaux de physiciens de premier plan. Je vous en parlerai dans le dernier chapitre de ce livre.

[5] - Rapporté par Charles P. Mountford dans Mythes et Rites des Aborigènes d'Australie Centrale - Payot.

[6] - Au Tibet, on parle également d’initiés censés posséder cette capacité.